BORIS ViAN, touche-à-tout de génie

Si les poètes étaient moins bêtes


Si les poètes étaient moins bêtes

Et s'ils étaient moins paresseux

Ils rendraient tout le monde heureux

Pour pouvoir s'occuper en paix

De leurs souffrances littéraires

Ils construiraient des maisons jaunes

Avec des grands jardins devant

Et des arbres pleins de zoizeaux

De mirliflûtes et de lizeaux

Des mésongres et des feuvertes

Des plumuches, des picassiettes

Et des petits corbeaux tout rouges

Qui diraient la bonne aventure

Il y aurait de grands jets d'eau

Avec des lumières dedans

Il y aurait deux cents poissons

Depuis le croûsque au ramusson

De la libelle au pépamule

De l'orphie au rara curule

Et de l'avoile au canisson

Il y aurait de l'air tout neuf

Parfumé de l'odeur des feuilles

On mangerait quand on voudrait

Et l'on travaillerait sans hâte

A construire des escaliers

De formes encor jamais vues

Avec des bois veinés de mauve

Lisses comme elle sous les doigts


Mais les poètes sont très bêtes

Ils écrivent pour commencer

Au lieu de s'mettre à travailler

Et ça leur donne des remords

Qu'ils conservent jusqu'à la mort

Ravis d'avoir tellement souffert

On leur donne des grands discours

Et on les oublie en un jour

Mais s'ils étaient moins paresseux

On ne les oublierait qu'en deux.


Boris Vian

Je voudrais pas crever


Je voudrais pas crever

Avant d'avoir connu

Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu

Dévoreurs de tropiques

Les araignées d'argent

Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un coté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé

De porter une robe

Sur les grands boulevards

Sans avoir regardé

Dans un regard d'égout

Sans avoir mis mon zobe

Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir

Sans connaître la lèpre

Ou les sept maladies

Qu'on attrape là-bas

Le bon ni le mauvais

Ne me feraient de peine

Si si si je savais

Que j'en aurai l'étrenne

Et il y a z aussi

Tout ce que je connais

Tout ce que j'apprécie

Que je sais qui me plaît

Le fond vert de la mer

Où valsent les brins d'algues

Sur le sable ondulé

L'herbe grillée de juin

La terre qui craquelle

L'odeur des conifères

Et les baisers de celle

Que ceci que cela

La belle que voilà

Mon Ourson, l'Ursula

Je voudrais pas crever

Avant d'avoir usé

Sa bouche avec ma bouche

Son corps avec mes mains

Le reste avec mes yeux

J'en dis pas plus faut bien

Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir

Sans qu'on ait inventé

Les roses éternelles

La journée de deux heures

La mer à la montagne

La montagne à la mer

La fin de la douleur

Les journaux en couleur

Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore

Qui dorment dans les crânes

Des géniaux ingénieurs

Des jardiniers joviaux

Des soucieux socialistes

Des urbains urbanistes

Et des pensifs penseurs

Tant de choses à voir

A voir et à z-entendre

Tant de temps à attendre

A chercher dans le noir


Et moi je vois la fin

Qui grouille et qui s'amène

Avec sa gueule moche

Et qui m'ouvre ses bras

De grenouille bancroche


Je voudrais pas crever

Non monsieur non madame

Avant d'avoir tâté

Le goût qui me tourmente

Le goût qu'est le plus fort

Je voudrais pas crever

Avant d'avoir goûté

La saveur de la mort...


Boris Vian

Pourquoi que je vis


Pourquoi que je vis

Pour la jambe jaune

D'une femme blonde

Appuyée au mur

Sous le plein soleil

Pour la voile ronde

D'un pointu du port

Pour l'ombre des stores

Le café glacé

Qu'on boit dans un tube

Pour toucher le sable

Voir le fond de l'eau

Qui devient si bleu

Qui descend si bas

Avec les poissons

Les calmes poissons

Ils paissent le fond

Volent au-dessus

Des algues cheveux

Comme zoizeaux lents

Comme zoizeaux bleus

Pourquoi que je vis

Parce que c'est joli


Boris Vian

La vie, c'est comme une dent


La vie, c'est comme une dent

D'abord on y a pas pensé

On s'est contenté de mâcher

Et puis ça se gâte soudain

Ça vous fait mal, et on y tient

Et on la soigne et les soucis

Et pour qu'on soit vraiment guéri

Il faut vous l'arracher, la vie


Boris Vian

Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale


Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale

Ça sera par un soir horrible

Clair, chaud, parfumé, sensuel

Je mourrai d'un pourrissement

De certaines cellules peu connues

Je mourrai d'une jambe arrachée

Par un rat géant jailli d'un trou géant

Je mourrai de cent coupures

Le ciel sera tombé sur moi

Ça se brise comme une vitre lourde

Je mourrai d'un éclat de voix

Crevant mes oreilles

Je mourrai de blessures sourdes

Infligées à deux heures du matin

Par des tueurs indécis et chauves

Je mourrai sans m'apercevoir

Que je meurs, je mourrai

Enseveli sous les ruines sèches

De mille mètres de coton écroulé

Je mourrai noyé dans l'huile de vidange

Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes

Et, juste après, par des bêtes différentes

Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge

Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir

Je mourrai peut-être sans m'en faire

Du vernis à ongles aux doigts de pied

Et des larmes plein les mains

Et des larmes plein les mains

Je mourrai quand on décollera

Mes paupières sous un soleil enragé

Quand on me dira lentement

Des méchancetés à l'oreille

Je mourrai de voir torturer des enfants

Et des hommes étonnés et blêmes

Je mourrai rongé vivant

Par des vers, je mourrai les

Mains attachées sous une cascade

Je mourrai brûlé dans un incendie triste

Je mourrai un peu, beaucoup,

Sans passion, mais avec intérêt

Et puis quand tout sera fini

Je mourrai.


Boris Vian

Je veux une vie en forme d'arête


Je veux une vie en forme d'arête

Sur une assiette bleue

Je veux une vie en forme de chose

Au fond d'un machin tout seul

Je veux une vie en forme de sable dans des mains

En forme de pain vert ou de cruche

En forme de savate molle

En forme de faridondaine

De ramoneur ou de lilas

De terre pleine de cailloux

De coiffeur sauvage ou d'édredon fou

Je veux une vie en forme de toi

Et je l'ai, mais ça ne me suffit pas encore

Je ne suis jamais content


Boris Vian

Tout a été dit cent fois


Tout a été dit cent fois,

Et beaucoup mieux que par moi.

Aussi quand j’écris des vers

C’est que ça m’amuse

C’est que ça m’amuse

C’est que ça m’amuse et je vous chie au nez.


Boris Vian

L'évadé


Il a dévalé la colline

Ses pieds faisaient rouler des pierres

Là-haut, entre les quatre murs

La sirène chantait sans joie


Il respirait l'odeur des arbres

De tout son corps comme une forge

La lumière l'accompagnait

Et lui faisait danser son ombre


Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il sautait à travers les herbes

Il a cueilli deux feuilles jaunes

Gorgées de sève et de soleil


Les canons d'acier bleu crachaient

De courtes flammes de feu sec

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il est arrivé près de l'eau


Il y a plongé son visage

Il riait de joie, il a bu

Pourvu qu'ils me laissent le temps

Il s'est relevé pour sauter


Pourvu qu'ils me laissent le temps

Une abeille de cuivre chaud

L'a foudroyé sur l'autre rive

Le sang et l'eau se sont mêlés


Il avait eu le temps de voir

Le temps de boire à ce ruisseau

Le temps de porter à sa bouche

Deux feuilles gorgées de soleil


Le temps de rire aux assassins

Le temps d'atteindre l'autre rive

Le temps de courir vers la femme


Il avait eu le temps de vivre.


Boris Vian

Boris Vian (1920-1959) est un touche-à-tout de génie.

Diplômé de l'École centrale, il entre comme ingénieur à l'Afnor (Association française de normalisation !) où il sévira quand même quatre années, avant de devenir trompettiste, car il est passionné de musique et de "culture jazz" (il signe des critiques pour des revues spécialisées).

Il écrit parallèlement (1) des poésies et des textes de chansons, qu'il interprètera plus tard, ainsi que des nouvelles et des romans.

Son œuvre littéraire la plus connue est L'Écume des jours * paru en 1946. Il y en a d'autres, des romans, des nouvelles : L'automne à Pékin (où il n'est question ni de Pékin ni de l'automne), L'arrache-coeur, L'Herbe rouge, Vercoquin et le Plancton ... (La présentation et l'étude dans les années 70, du roman L'arrache-coeur en collège ou lycée, a fait polémique sous les habituelles pressions des bien-pensants).

Boris Vian a également publié des romans noirs sous le pseudonyme de Vernon Sullivan : J'irai cracher sur vos tombes, Et on tuera tous les affreux ... et des pièces de théâtre : L'Équarrissage pour tous, Le Goûter des généraux, Les Bâtisseurs d'empire ...

Il consacre la dernière partie de sa vie à son "métier" de chanteur, avec des titres comme J'suis snob, Je bois, On n'est pas là pour se faire engueuler, la java des bombes atomiques, Le déserteur ...

Ses chansons ont été aussi interprétées par Mouloudji, Serge Reggiani... La chanson Le déserteur a été interdite d'antenne.

En 1959, Il scénarise l'adaptation au cinéma de son roman J'irai cracher sur vos tombes et meurt d'une crise cardiaque pendant le visionnage, à l'âge de 39 ans.

L'Écume des jours a été porté deux fois au cinéma, en 1968 par Charles Belmont et en 2013 par Michel Gondry.

(1) Lire la superbe biographie de Noël Arnaud : Les vies parallèles de Boris Vian.

début du texte du manuscrit de L’Écume des Jours, conservé à la Bibliothèque Nationale (BNF)

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